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Le roman-photo porno
Les romans porno, c’est bon. Mais quand l’éditeur décide de les illustrer de photos, c’est encore mieux ! |
À l’époque du clandestin
Les romans porno furent longtemps clandestins. Dans les années 50-60, les amateurs – jusqu’alors habitués à des dessins hors-texte – peuvent enfin acheter des romans agrémentés de photos hard, en général imprimées sur papier couché, regroupées au milieu ou en fin du volume, souvent sans grand rapport avec les textes. Une autre méthode consiste à imprimer dans la pagination du livre des pages blanches ou à laisser dans le texte même des emplacements vides pour y coller manuellement de véritables tirages photographiques en N&B. Vu les contraintes techniques, le nombre d’exemplaires de chaque titre devait être plutôt faible, ce qui fait aujourd’hui de ces romans vendus sous le manteau de véritables pièces de collection, très rares et difficiles à dégoter. Les couvertures, dans la tradition du clandestin, sont typographiques (avec le titre et un pseudo) ou muettes (sans aucune mention), mais dedans : 10 à 40 photos choisies offrent fellations, pénétrations en gros plans, flagellations diverses, intromissions de godes. Voici quelques titres : Sous la férule du docteur Kart, Madame la Comtesse est servie, Le Patron abusif (d’un certain "Pierre Kiroule"), La Perverse Dominatrice (de Greta Knout !), Égarements de Lesbos… Une série de 4 brochures ronéotypées se distingue par l’humour des textes et le soin très artisanal de la mise en pages : Je suis diplômé ! Coups sur coups, Les Orgies d’un rat d’hôtel et La Souris pervertie sont des petites merveilles cochonnes fabriquées au milieu des années 60 par un certain Rosa qui se suicida d’une balle dans la tête à l’arrivée des policiers venus enquêter sur son activité illicite.
L’avènement des sex-shops
Sous l’impulsion des pays nordiques, la pornographie est autorisée et sort de l’ombre. En France, on voit émerger les premiers sex-shops, 18 à Paris en 1969, 30 en 1970, puis 55 en 19721. C’est la fin du texte clandestin. Des romans illustrés de photos sont officiellement imprimés pour les sex-shops et la vente par correspondance grâce à la publicité dans les revues érotiques. Les premières tentatives restent soft. Pour éviter les retouches, le photographe se censure à la prise de vue et les modèles font semblant. Aux alentours de 1973, les poils pubiens sont de plus en plus fréquemment dévoilés et l’expression "sexes apparents" devient un argument de vente sur les prospectus. Puis les sexes masculins et les pénétrations s’imposent dans un nombre incroyable de romans brochés à dos collé carré. Pleines pages N&B et couleurs se multiplient au point de rendre peu à peu les textes secondaires. De jeunes éditeurs débutent ainsi dans ce genre comme Richard Fhal, futur P-DG de Concorde, Dominique Leroy et le cinéaste Michel Ricaud. Marc Dorcel, qui connaîtra la gloire grâce aux vidéos, serait l’un des premiers à éditer ce type d’ouvrages, dès 19712. Difficile de comptabiliser cette énorme production qui se poursuit jusque dans les années 90, supplantée par la vidéo. Dépêchons-nous d’acheter ces drôles de bouquins, encore très méprisés mais que la nostalgie va bien finir par réévaluer (en faisant grimper les prix par la même occasion !). Car il y a toutes sortes de bonnes raisons de les collectionner : le puissant mauvais goût de certaines couvertures (ah, ces deux filles nues en perruques s’empalant sur les pieds d’un fauteuil renversé avec le titre, en lettres dégoulinantes, de Fureur utérine, ça ne s’invente pas !) ; la crudité roborative et l’humour grossier de titres aujourd’hui inconcevables en littérature (Une vraie bassine à foutre ! Quand la queue est au trou, Ça glisse au pays des Vermeilles, Suce et baise, C’est bon la bite ! Laisse couler ton jus) ; les tentatives parodiques (La Bonne, la Pute et le Truand, Le Petit Chaperon rouge, Les Bourses à Lino). Les cinéphiles adoreront reconnaître leurs hardeuses préférées, comme Claudine Beccarie, Sylvia Bourdon, Brigitte Lahaie ou Marilyn Jess, quand d’autres se focaliseront sur le nain noir Désiré Bastareaud, vedette de quelques titres gratinés (Accouplements particuliers, Forcée et possédée par plusieurs). Certains seront sensibles à la thématique des métiers : Branlette chez le coiffeur, Touchez-moi docteur ! et La Queue du plombier par exemple. Quelques-uns s’émerveilleront sur les photos les plus étranges comme celles de Sexes sans visages, sur lesquelles tous les protagonistes portent des masques blancs repeints (du coup, aucune fellation !). Mais les plus vicieux, dont je suis, dénicheront les spécimens qui offrent aux ébats les décors les plus kitsch, comme les papiers peints psychédéliques, très seventies, de Goutte à ma chatte ou le faux luxe en toc qui ruisselle dans les Marc Dorcel.
Et les auteurs, dans tout ça ?
Eh bien, les pseudonymes sont légion, derrière lesquels se cachent des stakhanovistes du genre, à l’inspiration forcément émoussée, au style sans surprise, descriptif à la nausée. Mais puisque les éditeurs ne lisaient jamais les textes qu’ils publiaient, trop concentrés sur l’impact des photos, quelques auteurs, parfois occasionnels, ont cependant trouvé dans ce travail alimentaire et mal payé la liberté de commettre des textes originaux et soignés. Citons par exemple Robert Mérodack qui fut à la fois un grand amateur de la littérature flagellante ancienne (dont il contribua à la redécouverte) et un bon auteur du genre et le chanteur libertaire Jehan Jonas qui, sous le pseudonyme de Henri de Canterneuil, traita de thèmes scabreux comme la zoophilie. Pour finir ce rapide tour de piste, citons encore deux livres étonnants. D’abord Le Couple aux mille perversions, publié en 1973, est un dévastateur brûlot dans lequel un certain Christophe de Molinier, obsédé de jouissances, pousse la liberté jusqu’à la nécrophilie et le blasphème, dans un style très enlevé où pointent constamment l’ironie et la personnalité anarchiste de son auteur, le journaliste et cinéaste underground Jean-Pierre Bouyxou. Ensuite, Sexana, publié en 1972, qui est à l’origine un film 16 mm tourné dans une ancienne champignonnière. Son auteur est un photographe de charme, Hubert Lacoudre, qui publie un récit de son film, illustré par ses photos du tournage. L’ensemble restitue bien l’ambiance fortement fétichiste de son Histoire d’O saphique et fantasmagorique : une jeune promeneuse était kidnappée par une secte d’Amazones en cuissardes, casques et lunettes de motardes, vêtues de bandes de cuir couvrant sexes et poitrines. Leur prêtresse, flagellante passionnelle et adoratrice du pied, régnait dans une caverne aux murs nus, initiait la promeneuse aux caresses saphiques puis la sacrifiait à quatre hommes nus avides d’étreintes. Je vous le dis, le roman-photo porno recèle quelques pépites qui valent largement le détour. Et s’il fallait une conclusion, prenons alors les dernières lignes des Violeuses d’hommes, écrites par Jean-Noël Berckmann : "L’orgasme éclata, comme un tonnerre, dans les quatre corps à la fois, les foutres se mêlant dans les vulves brûlantes, faisant entendre aux échos des bois environnants quatre hululements de bêtes en rut, affreusement heureuses."
Christophe Bier
1 - Cf. Sex-shops, une histoire française, par Baptiste Coulmont, éditions Dilecta, 2007, page 11.
2 - Selon Bernard Joubert (Anthologie érotique de la censure, La Musardine, 2001, page 314), son premier roman photo porno serait Perverse, ingénue de Richard Lorssier.
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